Vivre dans un quartier disqualifié
Images des lieux et images de soi dans le 20ième arrondissement de Paris
DEA de Sociologie de l’EHESS présenté par Sylvain Pechoux,
sous la direction de Serge Paugam
Bilan résumé
Télécharger
le mémoire en format PDF (
: 2,4 Mo)
Le travail de DEA réalisé dans le cadre de la formation doctorale de l’EHESS s’inscrit dans une double problématique d’étude des processus de cumul des inégalités sociales et d’analyse des recompositions des formes identitaires dans un contexte de « crise des identités » (Dubar, 2000). Le lien entretenu par les individus et les groupes sociaux avec le territoire, et plus particulièrement le quartier est (re)questionné à partir d’un cadre théorique original considérant le territoire sous une double dimension fonctionnelle (reconnaissance et protection), faisant écho à deux conditions psychosociales du bien être (pouvoir et attachement). Dans ce cadre issu de la confrontation d’acquis de plusieurs disciplines des sciences sociales, l’étude s’interroge sur les concepts d’« image des lieux » et d’« image de soi », le premier renvoyant à la dimension symbolique et socialement construite du territoire, quand le second correspond à la synthèse entre une « identité pour soi » que se construit l’individu et une « identité pour autrui » qui lui est attribuée par l’extérieur. Dans un contexte économique et social conduisant à la relégation hors de la sphère productive d’un nombre croissant d’actifs, certains territoires subissent une véritable « disqualification spatiale ». Dès lors, l’appartenance à un quartier disqualifié peut être interrogée du point de vue de ses conséquences sur les trajectoires sociales des individus et sur les mécanismes qui sous-tendent la construction des identités individuelles et collectives.
Contrairement aux choix méthodologiques classiquement opérés en sociologie quand il s’agit d’aborder la question territoriale dans sa dimension identitaire, l’étude se base sur un matériau principalement quantitatif, collecté en 2003 auprès d’un échantillon d’environ 1000 personnes appartenant à des quartiers inscrits dans le périmètre prioritaire de la Politique de la Ville du 20ième arrondissement de Paris. Une collaboration originale établie avec une équipe d’épidémiologistes et de sociologues de l’INSERM a ainsi permis de construire, puis d’exploiter des données de première main, adaptées par conséquent à l’objet de recherche.
Après une exploration minutieuse des multiples dimensions et déterminants de l’« image des lieux » et de l’« image de soi », qui confirme au passage différents résultats sociologiques classiquement obtenus sur ces questions et qui en propose d’autres plus originaux, l’analyse s’intéresse plus précisément au lien unissant ces deux objets. Elle tend ainsi à démontrer que l’image du quartier de résidence, en particulier lorsqu’elle est dégradée, aurait, toutes choses égales par ailleurs, un effet significatif sur l’image que développent les individus d’eux-mêmes. L’estime de soi, entendue comme « le sentiment plus ou moins favorable que chacun éprouve à l’égard de ce qu’il est, ou plus exactement de ce qu’il pense être » (Bariaud et Bourcet, 1994) apparaît ainsi fortement corrélée à l’appréhension de différentes représentations du territoire, dont sa réputation. L’unification harmonieuse de l’« identité pour soi » et de l’« identité pour autrui », pré requis important du bien-être, est ainsi rendue difficile par l’existence du stigmate spatial qui frappe les quartiers disqualifiés et se traduit en pratique (mais l’imputation causale est difficile à établir), par une réelle souffrance psychologique, repérable notamment par les symptômes de dépression. Tous les individus et tous les territoires ne sont cependant pas égaux face à cet effet délétère de l’« image des lieux ». L’étude met ainsi en évidence que celui-ci concerne plus particulièrement les individus et les catégories sociales les plus précarisées, dont les vecteurs traditionnels d’identification comme la famille ou le travail sont mis à mal. Sur le plan spatial, l’analyse tend à montrer que les territoires les plus disqualifiés ne sont pas ceux dans lesquels le lien le plus fort entre « images des lieux » et « images de soi » est mis en évidence. L’étude propose alors quelques éléments théoriques et empiriques qui permettraient d’alimenter une élaboration théorique de la « disqualification spatiale ». A l’instar de ce que certains auteurs ont pu mettre en évidence dans des champs différents, la disqualification spatiale pourrait se comprendre comme un processus progressif au cours duquel s’élabore une identité de quartier négative, dont l’effet sur les individus varie suivant la phase atteinte par le territoire. Les premiers éléments de l’enquête tendraient à montrer que c’est dans les premiers moments du processus que la contrainte identitaire serait la plus forte sur les habitants.
Parce que tous les résultats obtenus doivent être considérés comme des hypothèses de recherche appelant une plus formelle vérification empirique, l’étude propose plusieurs pistes de travail et améliorations méthodologiques possibles, parmi lesquelles l’usage combiné d’outils statistiques dits de « multiniveaux » permettant d’isoler les effets de composition des effets contextuels, et d’analyses qualitatives qui s’avèreraient précieuses pour l’étude d’un tel objet.