La problématique de la recherche
Le programme SIRS en Ile-de-France porte sur les relations entre la santé, les inégalités et les ruptures sociales dans cette région.
En Ile-de-France, un nombre important de personnes connaissent des difficultés dans plusieurs domaines à la fois : l’emploi (le chômage et la précarité de l’emploi étant un facteur majeur, depuis longtemps étudié, de précarité et de vulnérabilité sociale et sanitaire), mais aussi les conditions de vie au sens plus général (logement, transports, violence, discrimination, etc.), l’intégration sociale (par exemple, la perte du réseau social lié à l’entreprise que l’on abandonne, la fragilité des réseaux d’aide privée y compris familiale, ou encore la participation incertaine à toute forme de vie sociale institutionnalisée) et la santé (la morbidité physique et mentale, ou encore les conditions et modalités de recours aux soins).
Comme dans l’ensemble des grandes métropoles
européennes, les inégalités entre territoires se creusent en Ile-de-France : des
phénomènes de relégation et de polarisation sociale renforcent le processus de
disqualification sociale des populations les plus démunies. Dès lors,
l’appartenance à un quartier défavorisé peut constituer un handicap
supplémentaire pour l’insertion et la santé des individus, en raison non
seulement d’un environnement dégradé, mais aussi d’une intériorisation de
l’image négative du quartier, de l’éloignement des pôles d’emploi et des
services, ou encore d’effets de désignation (labelling) stigmatisants.
Pour toutes ces raisons, le quartier de résidence constitue souvent un
« marqueur social » important. De ce point de vue, il est intéressant d’étudier
aussi un autre effet : l’influence d’un environnement favorisé et reconnu comme
tel sur les conditions sociales et sanitaires des personnes en situation de
précarité.
D’une manière générale, les difficultés
rencontrées sur le plan social et le plan sanitaire sont d’autant plus
problématiques que les formes traditionnelles de sociabilité et d’entraide
s’affaiblissent. Lorsque les liens sociaux se distendent, le risque s’accroît
d’être confronté à un enchaînement d’adversités (par exemple en matière de
logement) et de ruptures sociales qui se renforcent mutuellement. Ces processus
s’opposent à l’intégration au système social : ils se traduisent concrètement
par l’absence de réciprocité dans les rapports sociaux, par une remise en
question de la complémentarité des individus et, enfin, par une disqualification
sociale au sens du refoulement des personnes défavorisées à la marge de la
société où elles ont une forte probabilité de se sentir inutiles. Nous
distinguons trois grands types de liens sociaux susceptibles de faire l’objet de
ruptures : le lien de filiation, qui correspond au lien de l’individu
avec la « famille d’orientation », c’est-à-dire celle qui contribue à
l’éducation de l’enfant et lui permet de faire ses premiers apprentissages
sociaux ; le lien d’intégration, qui relève de la socialisation
secondaire au cours de laquelle l’individu entre en contact avec d’autres
individus, qu’il apprend à connaître dans le cadre de groupes divers et
d’institutions ; enfin, le lien de citoyenneté, qui repose sur le
principe de l’appartenance à une nation et renvoie aux liens directs et
indirects avec l’Etat.
L’un des objectifs de notre recherche est
précisément d’analyser comment des ruptures affectant ces liens sociaux sont
susceptibles de s’enchaîner et de s’inscrire dans un processus de cumuls de
difficultés sociales, économiques et sanitaires ; et d’étudier conjointement les
stratégies d’adaptation et les facteurs de résistance, aussi bien individuels
que collectifs (au niveau des personnes, des ménages, des regroupements
associatifs par exemple), parallèlement aux politiques publiques.
Pour cela, il semble essentiel de tenir compte de la dimension subjective des phénomènes étudiés ; c’est-à-dire d’étudier les situations « objectives » mais aussi la manière dont elles sont vécues par les individus. Par exemple, vivre dans un quartier donné ou avoir quitté l’école en cours de secondaire ne signifient pas la même chose pour tous les individus. Nous faisons l’hypothèse que les conséquences de ces situations dépendent des expériences vécues.
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L’enquête préliminaire réalisée dans cinq
ZUS a permis de constater qu’un nombre important de personnes ont connu,
parfois dès l’enfance, une fragilisation des liens de filiation,
d’intégration et de citoyenneté. Certaines ruptures sociales augmentent le
risque statistique d’être confronté à des difficultés à l’âge adulte. Par
exemple, la probabilité d’avoir connu une période de chômage d’au moins
six mois dans sa vie augmente avec le nombre de ruptures vécues avant l’âge
de 18 ans (de 30% chez ceux qui n’ont connu aucune rupture, à 59% chez
ceux qui ont connu >= 5 ruptures).
Le sentiment d’isolement peut être pris
ici comme indicateur d’une rupture ou fragilisation du lien d’intégration.
Au total, 22% des enquêtés déclarent n’avoir personne à qui se confier,
et 10% ne peuvent compter sur personne pour être aidé.
Nos analyses montrent par ailleurs que
l’estime de soi s’avère corrélée, toutes choses égales par ailleurs, au
nombre de ruptures sociales vécues à l’âge adulte. Elle est d’autant plus
dégradée que les personnes déclarent se sentir isolées, bénéficier d’un
faible soutien social, et avoir une opinion négative de leur quartier de
résidence. Elle apparaît également liée à la santé ressentie.
L’enquête préliminaire confirme que
l’analyse des liens sociaux apporte un point de vue novateur et utile à la
compréhension du cumul de difficultés et, au-delà, à l’analyse des
inégalités et de la reproduction sociale. |
En complément des travaux de recherche qui
ont montré, depuis plusieurs décennies, un effet spécifique des inégalités
socio-économiques sur la mortalité et la morbidité, nous nous attacherons à
décrire la relation entre les inégalités, les ruptures sociales et la santé,
étudiée sous l’angle de la santé ressentie et de la qualité de vie, des
comportements relatifs à la santé et des recours aux soins.
Notre objectif n’est pas de décrire les
inégalités socio-économiques de morbidité et de consommation de soins déjà
rapportées par de nombreuses études en fonction de la catégorie
socioprofessionnelle ou des revenus. Nous nous référons plutôt au constat du
Haut Comité de la Santé Publique dans son récent rapport (La santé en France
en 2002) : « la limite des approches [actuelles] est de rester
essentiellement descriptives. Elles nous renseignent assez peu, au niveau
individuel, sur les causes qui conduisent les personnes à ces situations
sanitaires péjoratives et, au niveau collectif, sur les nouvelles formes de
vulnérabilité et de précarité sociale et sanitaire ».
Notre objectif est ainsi, non seulement
d’étudier les effets sanitaires du cumul de handicaps sociaux, mais plus
largement de rechercher, dans les trajectoires et les situations de rupture
sociale des individus, ainsi que parmi leurs caractéristiques psychosociales,
des explications aux inégalités de santé constatées par ailleurs (et dont toutes
les études montrent qu’elles s’aggravent). De ce point de vue, l’enquête
sirs rejoint tout à fait les
préoccupations de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion
sociale qui souligne, de son côté, l’importance des supports sociaux et des
facteurs psychosociaux dans la gestion des problèmes de santé (cf. Les
travaux 2001-2002, Paris, La Documentation Française, 2002).
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Par exemple, dans les cinq Zones urbaines
sensibles de l’enquête préliminaire, 14,7% des individus ont déjà renoncé
à des soins pour des raisons financières, c’est-à-dire une fréquence
comparable à celle observée en population générale par le Credes. |